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De quoi parle-t-on ?

Tout d'abord, rappelons-nous que chacune et chacun d'entre nous se différencie des autres par la suite des événements qui jalonnent sa vie. Notre vie, donc, peut se définir par la suite des événements que nous avons vécus, événements qui constituent notre histoire singulière, et qui font de nous un être unique.

Pour le philosophe Paul Ricoeur, toute histoire se configure narrativement, c'est-à-dire que les événements sont appelés à se construire, se déconstruire, se reconstruire avec le récit que nous en faisons. Dit autrement, le récit déterre des événements, il en relative d’autres, et surtout, il noue des liens, permet de créer du lien entre les choses qui visiblement n’en ont pas, et, par là, il éclaire l’événement sous un nouveau jour. On ne peut guère appréhender l’articulation d’événements un tant soit peu complexes sans en faire un récit. 

En nous racontant, nous effectuons un retour en arrière, une reconstruction du passé, et c'est ce qui nous permet alors de donner du sens à notre histoire. L’histoire de vie permet donc à celui qui raconte d'articuler les événements qui constituent sa vie, de les agencer, pour leur donner du sens, et ainsi transformer, peut-être, la vision qu’il en avait et son rapport à ces événements. Nous raconter, regarder sa vie avec le recul qu'impose la parole ou l'écriture, permet de mettre de la distance avec notre vécu, et permet ainsi de mieux nous situer par rapport à ce vécu. 

Raconter constitue probablement le moyen le plus quotidien et le plus universel de mettre en forme notre expérience vécue, la rendant par là même intelligible à nous-mêmes et aux autres. Nous racontons pour partager la solitude, inhérente à notre condition humaine. Nous racontons pour nous faire connaître. Et surtout, nous racontons pour nous comprendre nous-mêmes.​​ Car nous n’avons pas accès directement à nous-mêmes : la transparence de soi à soi est impossible, et toute compréhension de soi passe par la médiation de signes, de symboles ou de textes.​​ En racontant nos expériences vécues, nos récits nous donnent une interprétation de ce que nous faisons, à travers laquelle nous pouvons nous reconnaître.​​ Dans toutes les cultures on raconte sa vie, celle de son peuple, de son ethnie, de son sexe, etc. De la même manière, aussi loin dans le passé qu’il nous est possible de porter notre regard, nous y découvrons des histoires, qu’elles soient profanes ou sacrées, humaines ou divines, individuelles ou universelles, fictives ou réelles.

En outre, raconter semble réparateur, et raconter semble bien un besoin humain.

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A quoi ça sert ? 

La démarche d’histoire de vie permet de mieux nous connaître, autant par le travail de remémoration des événements qui jalonnent notre histoire que par le travail de repérage des liens qui existent entre ces événements. Elle nous conduit à identifier des capacités ou des acquis mis à l’écart ou sous-estimés. Nous pourrons ensuite les rendre opérationnels et les utiliser en notre faveur. Nous touchons là aussi, par la même occasion, une dimension de reconnaissance de notre propre valeur, indispensable pour accéder à l’estime de soi.

Entreprendre un travail de récit de vie constitue toujours une démarche importante, forte, enrichissante et structurante, qu’elle ait pour fonction de transmettre notre histoire, de mieux nous connaître mieux nous-même, ou qu’elle soit guidée par la nécessité de « nous rassembler », de recoller les morceaux d’une vie ressentie comme fragmentée, douloureuse ou énigmatique.

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Car la plupart de nos vies sont remplies de moments de paix, de bonheur et de sérénité, mais elles sont aussi traversées de moments de souffrance, parfois intense. Cette souffrance est alors vécue comme une rupture et une entrave à notre projet d’existence – cassure parfois minime, parfois dramatique. Dans ce cas, nous ne parvenons plus à donner sens à ce qui nous arrive. Le monde nous paraît absurde, vain, brutal. Nos valeurs se diluent et s’effondrent.​ En racontant, nous inscrivons des événements qu’au départ nous percevons comme discordants par rapport à notre vie ou au projet de notre vie, étrangers à nous-mêmes dans le tout momentané de notre histoire. L'acte de raconter met alors en intrigue et permet de relier entre eux les événements épars de notre vie, et intègre dans le temps la diversité et le discordant. Le récit se présente ainsi comme un système organisé qui met de la cohésion là où il n’existait qu’événements dispersés et masses chaotiques de perception et d’expérience de vie (Josselson, 1998).

Enfin, en racontant nos expériences, nous pouvons ressaisir nos choix. Renouant avec des décisions que nous avons prises un jour, nous pouvons nous en libérer, et nous offrir ainsi d’autres possibilités de choix. Le récit permet en outre de détacher de soi des identifications inconscientes qui imprègnent notre comportement à notre insu. En racontant, nous nous expliquons notre vie et comprenons alors, notamment, comment les événements que nous avons vécus ont façonné certaines particularités de notre personnalité qui, au fil du temps, se sont ancrées. Nous pouvons mieux nous comprendre, et mieux décider de ce vers quoi nous voulons tendre, de ce que nous voulons devenir. Nous pouvons aussi permettre une transmission intrafamiliale et intergénérationnelle plus éclairée, plus joyeuse, libérée de certaines injonctions pesantes ou encombrantes.

Le récit de vie, en pratique

Le premier récit est souvent lourd, rigide, conforme aux attentes sociales. Puis, peu à peu, et au fur et à mesure des reprises, il s’allège, s’assouplit et se poétise. Nous faisons alors peu à peu nôtres les événements vécus en y mettant notre couleur, c’est-à-dire notre subjectivité. Sans le vouloir, nous nous faisons poète et prenons ainsi de l’air, du souffle et de la liberté. L’événement ne nous possède plus, ou moins, car nous l’avons capturé, apprivoisé, transfiguré. Nous nous sommes désidentifiés de la souffrance vécue. En cela, le récit de vie peut avoir une fonction transformatrice puissante. 

En outre, le récit ne se déploie véritablement que s’il est adressé à quelqu’un. Et il ne s’agit pas de parler devant quelqu’un mais à quelqu’un : le récit a besoin d’une adresse pour advenir véritablement comme récit. Il vous est sans doute déjà arrivé d’avoir raconté maintes et maintes fois un incident pénible et pourtant de n’avoir observé aucun effet bénéfique. Il est probable qu'à ce moment-là, la qualité d'écoute de votre interlocuteur n’était pas suffisante. Peut-être avez-vous été interrompus, ce qui nous a fait taire. Peut-être avez-vous reçus des conseils – adaptés ou pas – difficiles à mettre en pratique. Peut-être la personne n'a-t-elle pas pu s'empêcher d'être dans le jugement, ou bien dans une identification telle qu'elle s'est mise à parler de son propre vécu sans plus laisser de place au vôtre. 

Dans ce travail d’élaboration du récit, nous sommes en droit d'attendre une écoute accueillante et chaleureuse de celui à qui nous nous adressons. Sans jugement de valeur, mais sans impassibilité pour autant car l’écoutant se doit d’être un spectateur impliqué, c’est-à-dire intéressé, concerné et capable d’émotion. 

L’écoute bienveillante de l’écoutant est alors cet élément du contexte qui va permettre au narrateur de donner un sens nouveau – bienveillant et libérateur – à ce qui lui est arrivé.

 © 2020 Raphaëlle Déliat
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